Le pont d’Avignon n’est pas un chantier inachevé, on l’a laissé tomber

Le pont d’Avignon n’a jamais eu de chantier interrompu. Contrairement à ce qu’on imagine en voyant ses quatre arches plantées dans le Rhône, l’ouvrage sort de terre en entier, sert pendant des siècles et tombe morceau par morceau sous les coups du fleuve, des guerres et du manque d’argent. Ce qui reste aujourd’hui n’est pas un début de pont : c’est ce qui a survécu à cinq cents ans d’acharnement.

Un pont fini en huit ans, pas un chantier resté en plan

La légende du berger Bénézet, qui aurait reçu l’ordre du ciel de jeter un pont sur le Rhône, fait sourire mais elle a longtemps servi à expliquer l’exploit. Le chantier démarre en 1177 et s’achève huit ans plus tard, en 1185. À l’époque, on surnomme déjà l’ouvrage la merveille de son temps. Vingt-deux arches, neuf cents mètres de long, quatre mètres de large à peine : le pont Saint-Bénézet relie Avignon à Villeneuve-lès-Avignon et devient le seul passage sur le Rhône entre Lyon et la mer. Sa largeur étroite met d’ailleurs à mal la fameuse chanson : sur le pont, on ne dansait pas en rond, on dansait plutôt dessous, sur une île où s’était installée une guinguette.

Des crues et des guerres qui grignotent le pont siècle après siècle

En 1226, le roi Louis VIII assiège Avignon et le pont paie le prix du siège : trois arches sur quatre disparaissent. Les Avignonnais le relèvent malgré tout entre 1234 et 1237, puis une nouvelle vague de travaux répare les dégâts d’une inondation en 1479. Le vrai basculement arrive au XVIIe siècle. En 1603, une arche cède sous une crue du Rhône. Deux ans plus tard, trois autres s’effondrent à leur tour. Les travaux de réparation ne commencent qu’en 1628, ralentis par une épidémie de peste et redeviennent praticables en 1633. Deux mois de répit à peine : deux arches supplémentaires partent avec le courant.

  • 1226 : trois arches sur quatre détruites après le siège de Louis VIII
  • 1603 puis 1605 : une arche cède, puis trois autres l’année suivante
  • 1628-1633 : réparations interrompues par la peste, pont rouvert deux mois avant de reperdre deux arches
  • 1669 : la crue qui met fin aux tentatives de reconstruction

Pourquoi la crue de 1669 a-t-elle changé la donne ?

En 1669, une nouvelle crue du Rhône emporte plusieurs arches supplémentaires et ne laisse debout, côté Avignon, que les arches visibles aujourd’hui. Cette fois, personne ne relance le chantier. Ce n’est pas un renoncement soudain : plusieurs raisons se cumulent.

  • Le coût des réparations devient impossible à assumer pour les finances de la ville
  • Un bac relie désormais la tour Philippe le Bel à l’île de la Barthelasse, puis un chemin mène à pied jusqu’aux arches restantes : le pont n’est plus la seule solution pour traverser
  • Une ville fortifiée avec un accès coupé se défend mieux qu’une ville ouverte sur l’autre rive : certains y voient même un avantage militaire

Le climat de l’époque n’aide pas non plus. La France traverse ce que les historiens appellent le Petit Âge glaciaire, une période d’hivers rudes et de crues printanières à répétition qui use les arches plus vite que les équipes ne les réparent. Le pont menace de s’effondrer pour de bon et les reliques de Bénézet quittent la chapelle Saint-Nicolas dès 1674, avant que la structure ne finisse par se stabiliser dans l’état qu’on lui connaît.

Ce qui reste du pont d’Avignon aujourd’hui, entre légende et carte postale

Il reste quatre arches sur les vingt-deux d’origine, la tour Philippe le Bel du côté de Villeneuve-lès-Avignon et deux chapelles superposées sur le tablier, Saint-Bénézet en bas et Saint-Nicolas au-dessus. Les reliques du petit berger rejoignent la cathédrale Notre-Dame-des-Doms après une histoire mouvementée faite de déménagements et d’une profanation en 1791. Le site entre au patrimoine mondial de l’Unesco en 1995 et attire chaque année environ trois cent mille visiteurs, venus autant pour la chanson que pour l’histoire. Le pont se visite facilement en complément d’une balade dans la vieille ville d’Avignon, à deux pas du Palais des Papes.

Moi, ce que je préfère, c’est regarder le pont depuis la rive de Villeneuve en fin de journée : on voit mieux à quel point il s’arrête net, sans transition, en plein milieu du fleuve. Ça raconte plus long qu’un panneau explicatif et ça vaut le détour même pour quelqu’un qui connaît déjà la chanson par cœur.

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