Le testament de Charles III : comment la Provence est devenue française

La Provence ne devient pas française en un jour. Elle bascule en plusieurs actes, entre décembre 1481 et avril 1487, à la faveur d’un testament, d’un vote des États et d’une pression menée pendant des années par Louis XI. Voilà le récit tel qu’il s’est déroulé, sans le folklore qu’on colle parfois à cette histoire.

Comment la Provence est devenue française, dès cette nuit de décembre 1481

Charles III de Provence, aussi appelé Charles V d’Anjou, n’a que 35 ans quand il meurt à Marseille, le soir du 11 décembre 1481. Neveu du bon roi René, il hérite du comté en 1480 sans enfant ni beaucoup de santé. Son cousin Louis XI le sait et joue sa carte des années à l’avance : il envoie Palamède de Forbin, un noble provençal passé au service du roi de France, convaincre le comte de léguer ses terres à la couronne plutôt qu’à René II de Lorraine, l’héritier naturel écarté par le testament du roi René.

La nuit qui précède sa mort, Charles III dicte et signe son testament à l’Hôtel Royal, sur la rive nord du Vieux-Port, à l’emplacement de l’actuel hôtel de ville. Je passe souvent devant en rentrant du marché de la Joliette et je pense toujours à cette scène : un comte mourant qui redessine la carte de France en une nuit.

Le texte qui scelle l’union : la constitution provençale

Le 15 janvier 1482, les États de Provence se réunissent à Aix pour ratifier le testament. Le document qui en sort, qu’on appelle depuis la constitution provençale, précise que l’union se fait comme un principal à un autre principal, entre deux territoires égaux et pas entre un vainqueur et son butin.

La Provence est une nation, le Roi est notre comte.

Cette formule résume l’esprit du texte. La souveraineté reste provençale, Louis XI devient comte de Provence en plus d’être roi de France. Sur le papier, les Provençaux ne perdent rien face à leur nouveau maître.

Pourquoi Louis XI plutôt que René II de Lorraine ?

Le choix de Charles III n’a rien d’un hasard. René II de Lorraine restait l’héritier légitime par le sang mais le vieux roi René, en froid avec son petit-neveu, l’avait déjà écarté avant sa propre mort en 1480. Louis XI, lui, avait tout intérêt à récupérer un comté aussi stratégique :

  • Marseille et ses ports ouvrent la France sur la Méditerranée, un accès que le royaume ne maîtrise pas encore
  • le comté reste une pièce maîtresse face aux États italiens, malgré une économie que l’historien Noël Coulet qualifiait de rudimentaire
  • laisser filer la Provence vers la Lorraine aurait ouvert la porte à une alliance rivale aux frontières du royaume

Palamède de Forbin a fait le siège de Charles III pendant des mois. Le résultat trône aujourd’hui au musée Granet, à Aix : un tableau de Pierre Révoil montre Louis XI recevant l’acte de donation des mains de Forbin. Ça vaut le détour un jour de pluie.

De l’union libre à la province, en quelques décennies

Louis XI meurt en 1483 et son fils Charles VIII lui succède. En 1486, ce sont les États de Provence eux-mêmes qui demandent l’union perpétuelle du comté à la couronne. Le roi l’accorde par des lettres patentes rédigées en octobre 1486 et lues aux États en avril 1487, avec cette précision : le pays de Provence ne sera pour ce subalterne au royaume.

Dans les faits, la promesse tient mal la distance. La Provence garde des privilèges fiscaux et judiciaires jusqu’à la Révolution mais elle est vite organisée comme une province française parmi d’autres :

  • création du Parlement de Provence en 1501, calqué sur ceux des autres provinces
  • fiscalité propre défendue pied à pied par les États, seule autonomie qui survit jusqu’au bout
  • recul progressif du provençal face au français dans l’administration, une autre histoire que je raconte ailleurs sur ce site

Le rattachement de 1481-1487 tient donc plus du mariage de raison négocié sur six ans que d’une conquête. La prochaine fois que vous montez à Aix, faites le crochet par le musée Granet : le tableau de Forbin raconte cette nuit de décembre mieux qu’aucun manuel.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *